Revue suisse des musées

Revue suisse des musées 27: 60 ans AMS

Le numéro 27 est entièrement consacré au 60ème anniversaire de l’Association des musées suisses (AMS). Fondée en 1966, à une époque de renouveau, l’association incarne toujours la tolérance et l’ouverture d’esprit, la cohésion sociale et les valeurs démocratiques fondamentales. Dans un pays réputé pour sa forte densité de musées, elle compte aujourd’hui environ 850 membres. Un chiffre dont nous sommes fiers. Dans ce magazine consacré aux musées, nous retraçons le parcours de l’association, depuis sa création jusqu’aux débats actuels sur la politique muséale suisse. Les musées et leurs équipes ont toujours évolué à la croisée du passé, du présent et de l’avenir. Des représentant-e-s de trois générations discutent du rôle des musées dans la société, des changements dans le quotidien professionnel et des défis à venir. La rubrique «Regard au-delà des frontières» est cette fois consacrée à la collaboration interinstitutionnelle. Ce qui unit les musées est plus fort que ce qui les sépare.

Revue suisse des musées 27: 60 ans AMS

À propos

La Revue suisse des musées est le magazine de membres de l'AMS et d'ICOM Suisse. Elle informe sur les activités des associations et la politique culturelle actuelle, présente une sélection d'ouvrages spécialisés et jette un coup d'œil dans les coulisses des musées en Suisse à travers des séries de photos. La revue paraît deux fois par an dans une édition multilingue. La traduction des principaux articles est disponible sur museums.ch.

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Traductions

«Nous traversons une période de profonds bouleversements»

Comment ont évolué les conditions de travail, les défis du quotidien, mais aussi le rôle et les missions du musée au fil des décennies? Et à quelles transformations supplémentaires peut-on encore s’attendre dans les prochaines années? Voilà les questions que nous avons abordées dans cette interview trigénérationnelle, qui évoque le passé, le présent et l’avenir du travail dans le secteur des musées.

Avec:

Bernard A. Schüle, curateur et chef du Centre des objets au Musée national suisse pendant trente-sept ans, président de l’AMS de 1999 à 2008, aujourd’hui à la retraite, né en 1955

Andrea Kauer Loens, membre du comité de l’AMS depuis 2017, vice-présidente de l’AMS et directrice du Musée national du Liechtenstein, née en 1976

Anthony Wyer, spécialiste en information documentaire au Musée de la communication, Berne, né en 2000

Bernard, tu as fait des études d’ethnologie avant de postuler, diplôme en poche, au Musée national. Aujourd’hui, quantité de cursus professionnels permettent de démarrer une carrière au musée. Par rapport à tes débuts, c’est sans doute un grand changement.

Schüle: C’est un changement très net, oui. J’ai constaté cette évolution au fil de ma carrière, car j’ai enseigné pendant au moins trente ans dans des formations de muséologie en Suisse. Ces formations mènent à un diplôme que moi-même je n’ai pas. À l’époque, nous sortions de l’Université, nous étions de purs théoriciens.

Cela a-t-il rendu l’accès au musée plus difficile ou plus facile?

Schüle: Je dirais plus difficile, car les exigences ont bien sûr considérablement augmenté.

Anthony, en tant que représentant de la nouvelle génération, penses-tu qu’il soit plus difficile aujourd’hui d’entamer une carrière dans le secteur des musées?

Wyer: J’appartiens à une catégorie de métiers relativement nouvelle au musée. Donc effectivement, ce n’est pas simple, car les postes ne sont pas si nombreux, mais je suis sûr qu’il y en aura de plus en plus.

Raconte-nous un peu. Que fais-tu exactement, et qu’est-ce qui te fascine dans cette activité?

Wyer: En général, les spécialistes de l’information documentaire travaillent plutôt dans les archives et les bibliothèques. Ce n’est que depuis peu que ce métier est aussi apprécié dans le monde des musées. Quant à mon travail concret: nous avons au musée une quantité phénoménale de photos qui contiennent toutes des métadonnées. Par exemple des informations sur le lieu ou les personnes représentées, l’époque du cliché, le contexte, ou encore le ou la photographe. J’essaie de structurer ces données, ce qui consiste à réunir ce qui va ensemble et à séparer ce qui doit l’être. J’aime ce travail de gestion des données, cet ordre. Et les musées sont de superbes lieux où travailler.

Andrea, en tant que directrice, tu es aussi responsable de la gestion du personnel. Constates-tu aussi cette évolution des profils professionnels?

Kauer Loens: Ces dernières années, la professionnalisation a déjà été marquée. Avant, il n’y avait pas autant d’offres de formations spécifiques, on apprenait un peu sur le tas. Cela reste nécessaire. Mais j’observe qu’aujourd’hui, dès la candidature, les gens sont extrêmement qualifiés, et viennent parfois de très loin. Ce qui montre qu’il n’est toujours pas aisé de trouver quelque chose.

Comment expliquer cela?

Kauer Loens: Il n’y a pas beaucoup de postes. J’en ai moi aussi fait l’expérience. Il faut être prêt à élargir son rayon, ou à déménager. Mais, il y a quinze ans, je ne recevais pas autant de candidatures ultra-qualifiées de l’étranger. Ce qui me porte à penser que la situation est devenue encore un peu plus critique.

Schüle: Je pense qu’il faut être flexible et ouvert, et savoir se dire qu’on aurait bien aimé faire telle chose, mais que telle autre peut aussi être intéressante. Et que donc on va plutôt aller dans cette direction.

Kauer Loens: Et cela ne concerne pas uniquement les professions intellectuelles et scientifiques. Les musées sont des lieux très interdisciplinaires, et c’est ce qui les rend passionnants. Nous avons aussi chez nous des gens qui ont une formation artisanale, et d’autres qui viennent de l’hôtellerie. Notre point commun, c’est d’aimer le musée.

Parlons encore un peu des nouvelles professions. La numérisation crée de nouveaux métiers, mais affecte aussi les structures existantes. Comment le secteur réagit-il à cela, et quels points doit-il encore améliorer?

Kauer Loens: Nous traversons une période de profonds bouleversements. Il y a quelques années, la numérisation consistait à utiliser une base de données plutôt qu’un catalogue de fiches cartonnées pour saisir nos objets. Aujourd’hui, le numérique est omniprésent dans notre domaine de travail. En matière d’IA, par exemple, nous sommes tous des débutants. Nous commençons tout juste à apprendre quel potentiel elle recèle, et quelles sont ses limites.

Wyer: L’évolution de l’IA est fulgurante. Tous les mois, il y a du nouveau. C’est un apprentissage perpétuel.

Schüle: Mais l’IA représente aussi un risque pour le monde des musées. Il faut vraiment rester dans la course pour continuer à attirer le public, lui montrer des choses, à une époque où l’IA permet d’avoir des réponses à toutes les questions.

Les champs d’action ne cessent donc de s’élargir. Avec la numérisation, la question de la durabilité est un autre sujet majeur. Et il faut aussi mentionner les problématiques sociétales telles que l’inclusion, l’accessibilité, et d’autres. Andrea, comment vis-tu toutes ces évolutions?

Kauer Loens: Comme un enrichissement considérable. Comme l’a dit Bernard: le musée doit continuer à avoir un sens, et je pense que c’est une immense opportunité. Je trouve que cela rend aussi notre travail plus intéressant, plus varié, tout en questionnant les rôles établis.

On pourrait aussi voir les choses autrement: les exigences envers les musées augmentent, alors que les ressources financières et humaines ne suivent pas toujours, en particulier dans les petits musées.

Kauer Loens: C’est vrai, et c’est effectivement un véritable défi. La situation ne sera pas forcément plus simple demain. Mais je trouve que nous avons beaucoup à apprendre, notamment des petits musées, parce qu’ils sont encore plus contraints de bien répartir leurs ressources. Cela fait surgir des idées très créatives.

Anthony, comment perçois-tu cette pression? Les directrices et directeurs sont responsables de leur musée, bien sûr, mais ta génération a encore de nombreuses années de travail devant elle. Est-ce que cette situation te tracasse?

Wyer: Oui, évidemment. Toutes ces questions ne concernent pas uniquement le monde des musées, mais la société dans son ensemble – à commencer par les jeunes. Au Musée de la communication, nous parlons beaucoup de ces sujets. Qu’il s’agisse de durabilité, de participation, ou de narratifs critiques envers le racisme – un projet en cours chez nous. Il se passe beaucoup de choses, et c’est important. Mais, bien entendu, cela ajoute de la pression, et consomme des ressources déjà limitées par ailleurs.

Bernard, quand tu as commencé ta carrière, est-ce qu’on s’interrogeait sur le rôle du musée dans la société?

Schüle: Non. Je dois reconnaître qu’en général on se posait peu de questions. On choisissait d’organiser une exposition sur un thème parce que celui-ci plaisait au conservateur ou à la curatrice. On montait l’exposition en espérant qu’elle plaise aussi au public. Nous ne nous demandions pas pour quel public nous travaillions. Avec le recul, je dois avouer qu’au Musée national nous étions souvent beaucoup trop scientifiques. Nous faisions des expositions de curateurs, pour des curateurs. Aujourd’hui, on interroge le public, et on analyse les chiffres de fréquentation.

C’est une bonne chose?

Schüle: Absolument.

Anthony, à qui les musées s’adressent-ils aujourd’hui?

Wyer: Je crois que les musées s’adressent à tout le monde. Du moins c’est l’objectif. Savoir si c’est déjà une réalité partout est une autre question.

Andrea, les musées s’adressent-ils à tout le monde? Et comment atteindre ce but?

Kauer Loens: Oui, évidemment. Mais nous n’atteignons pas tous les groupes cibles de la même manière, et nous n’y parviendrons peut-être jamais. C’est pourquoi mon ambition est de regarder précisément les points sur lesquels nous ne sommes toujours pas bons. Mais il y a encore plus instructif que d’interroger le public: c’est d’interroger les personnes qui ne font pas partie de ce public. Comment pouvons-nous par exemple intéresser les personnes issues de l’immigration, ou toucher les jeunes adultes? Comment pouvons-nous devenir plus inclusifs, plus accessibles? Ce sont des questions cruciales pour nous actuellement, et nous avons encore une bonne marge de progression.

Justement, laissons de côté le passé et la situation actuelle pour parler un peu de l’avenir. Ces dernières années ont été marquées par une progression exponentielle des transformations sociétales, des thématiques et des champs d’action des musées. À quoi vous attendez-vous pour les années à venir? Comment est-ce que ça va évoluer?

Wyer: Je ne pense pas qu’il y aura un ralentissement dans le changement. Comme nous l’avons dit, rien que dans le domaine de l’IA, il se passe quelque chose de nouveau tous les mois, et le paysage muséal en sera certainement bouleversé, tout comme la société entière. On aura besoin de nouveaux personnels spécialisés, de nouvelles compétences, de nouvelles connaissances – et, oui, mettre en place tout cela coûtera sûrement très cher. Pour y parvenir, il sera important de créer des synergies entre les musées et de pouvoir collaborer.

Cette perspective te réjouit-elle? Ou t’inspire-t-elle de l’inquiétude?

Wyer: Les deux. Il y a bien sûr un peu d’angoisse: que nous réserve l’avenir? Aurai-je toujours ma place? Y aura-t-il une place pour les gens avec lesquels je travaille? À quoi ressemblera le musée de demain? Autant de questions auxquelles nous ne pouvons pas apporter de réponse définitive. Mais je crois que cela peut aussi amener beaucoup de positif.

Kauer Loens: À une époque où tout va très vite, et où se pose de façon récurrente la question de la qualité des informations, les musées ont quelques atouts dans leur jeu, et j’espère que nous ne perdrons pas de vue ces bases: nos collections, notre travail de recherche, mais aussi nos compétences, qui font des musées des lieux d’apprentissage hors école, par exemple. Nous devrons impérativement y veiller.

Schüle: Les musées ont quelque chose de tangible qui les distingue du pur numérique. J’espère que la société ne cessera pas de s’y intéresser. Sur ce point, les musées auront encore un rôle à jouer, mais ils devront se défendre.

Animation: Timo Landenberger

La culture, objet de négociations

En 1966, année de création de l’Association des musées suisses (AMS), la culture était considérée comme une affaire essentiellement privée. L’AMS a donc comblé une importante lacune et elle défend depuis sans relâche les intérêts de la branche. Pourtant, aujourd’hui, les musées se retrouvent de nouveau écartelés entre leur mandat culturel et les impératifs d’austérité. Retour sur les va-et-vient de la politique culturelle suisse.

En 2025, la nouvelle a suscité de l’inquiétude dans le secteur des musées: le budget de la Confédération devait être réduit à partir de 2027 en raison d’un train de mesures d’économie. Dans le cadre de ce programme d’allègement budgétaire, il a aussi été décidé de geler les dépenses dans le domaine culturel jusqu’en 2030. Cette situation a un petit air de déjà-vu. En effet, quiconque connaît la politique culturelle suisse sait que les institutions dépositaires du patrimoine culturel mobile ont déjà dû plus d’une fois prouver leur légitimité face à l’État.

«Pendant toutes ces années, l’association s’est battue pour être visible et se faire entendre dans le champ politique, s’imposer comme interlocutrice, montrer qu’elle était propice à la démocratie et avait un rôle à jouer dans la société», dit Carole Haensler, présidente de l’AMS. «Nous avons souvent subi des décisions de politique culturelle qui découlaient d’une vision à court terme. Mais le fait est que, en nous appuyant sur des informations solides, nous pouvons montrer à quel point le secteur culturel, en l’occurrence les musées, compte pour la Suisse et sa population:

nous renforçons l’attractivité du pays, nous encourageons le dialogue et, avec plus

de 15 millions de visites par an, nous rendons beaucoup de gens heureux.»

L’AMS a donc pris position quant au programme d’allègement budgétaire. Son message:

les musées ne sont pas un luxe. «Ce sont des concentrés de savoir et d’expérience,

dont la responsabilité est de préserver le patrimoine culturel mobile», dit Haensler. C’est

grâce aux musées que la société et la politique sont à même de comprendre leur passé

et leur présent, et de projeter ce savoir vers l’avenir. «Ce sont des facteurs incontournables de cohésion sociale, et c’est à eux que la population fait le plus confiance après la famille et les amis.»

La tension entre volonté publique de faire des économies et responsabilité culturelle est

aussi ancienne que la politique culturelle suisse elle-même. Pour saisir ce qui se joue

aujourd’hui, il n’est pas inutile de regarder en arrière. «La culture est une affaire privée» – dogme de l’après-guerre

«La culture est une affaire privée» – dogme de l’après-guerre

L’AMS a été créée le 5 novembre 1966 par 78 musées suisses. À cette époque, les instances fédérales avaient une position fort claire: jusqu’au début des années 1970, on estimait que la culture relevait du domaine privé. Il arrivait ponctuellement que les communes, les cantons et la Confédération soutiennent

la création culturelle, mais il n’existait aucune politique culturelle cohérente, etpersonne n’en souhaitait une. Philipp Etter, qui fut longtemps à la tête du Département fédéral de l’intérieur (DFI), avait résumé cette position en 1954: «Ce n’est pas l’État qui est le pilier essentiel de ce que nous appelons la culture. La notion de culture d’État nous est étrangère à nous les Suisses.»

À la création de l’AMS, en 1966, cette certitude commençait toutefois déjà à s’effriter: plus de 90 % des musées suisses actuels ont ouvert après la Seconde Guerre mondiale, en particulier à partir des années 1960, période pendant laquelle le monde des musées a connu une forte poussée de croissance et de transformation sous l’effet de l’essor économique.

On assista alors à une sorte de tournant dans la politique culturelle suisse. Indépendante quoique financée par l’État, la fondation Pro Helvetia – créée en 1939 par le Conseil fédéral pour promouvoir la «défense spirituelle» contre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste – devint à cette période une force motrice majeure des échanges culturels. Les musées continuèrent néanmoins à opérer dans un espace dénué de toute régulation, ou presque. 

Certes, dès 1890, la Confédération avait fondé le Musée national suisse, mais elle n’alla jamais jusqu’à prendre systématiquement en considération les centaines d’établissements qui ne lui appartenaient pas. Dans cette phase de boom des musées, l’AMS vint combler une lacune importante: elle donna une voix à la branche, créa des réseaux et établit les premières normes de qualité. 

En 1975 parut le document clé du débat naissant sur la politique culturelle: le rapport Clottu, du nom du conseiller national libéral Gaston Clottu. Pour les musées aussi, l’importance de ce texte de 500 pages fut indéniable, car il plaidait ouvertement pour que la Confédération mène une politique culturelle plus active et pour un engagement plus fort dans la médiation culturelle et la préservation du patrimoine, avec notamment l’ajout à la Constitution d’un article en ce sens.

Mais dans l’immédiat l’effet de ce texte resta modeste. Certes, l’Office fédéral de la culture vit le jour au sein du DFI en 1975, et on augmenta le budget de Pro Helvetia – toujours unique actrice de la politique culturelle nationale. Mais l’AMS et ses institutions membres durent encore patienter avant que les conclusions du rapport Clottu ne se traduisent par une législation cohérente.

Échecs et ouvertures: les longues années1980 et 1990

La politique culturelle suisse des années 1980 et 1990 se présente comme une série de chances ratées de peu. En 1980, l’«Initiative populaire fédérale ‹en faveur de la culture›» apporta un vent de fraîcheur au débat sur la politique culturelle. Elle demandait que l’on consacre 1 % des dépenses fédérales aux missions culturelles, mais fut rejetée lors de la votation de 1986. En 1994, une nouvelle tentative, pourtant approuvée par 51 % des

votants, échoua faute d’obtenir la majorité des cantons.

S’ajoutèrent quelques provocations, comme le slogan «La Suisse n’existe pas» au pavillon suisse officiel de l’Exposition universelle de Séville en 1992. Autant d’évolutions montrant à quel point la culture était devenue un terrain miné. Les musées en profitèrent indirectement: l’intérêt de la société pour les institutions culturelles s’en trouva accru, ce qui par ricochet renforça leur position.

La création du Passeport Musées Suisses en 1996 – projet porté conjointement par l’AMS, l’Office fédéral de la culture et Suisse Tourisme – donna un signal fort. Aujourd’hui, plus de 500 musées font partie de cette grande famille et, en 2025, le Passeport Musées Suisses a généré pour la première fois plus d’un million et demi d’entrées. «Depuis trente ans, le Passeport ouvre les portes des musées et permet à un nombre toujours plus grand de personnes de découvrir la richesse culturelle de la Suisse», a déclaré la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider lors de la célébration de cet anniversaire.

1999 et 2012: jalons institutionnels

Il a fallu attendre la révision totale de la Constitution fédérale de 1999 pour y voir apparaître cette avancée décisive: un nouvel article disposant que la culture est du ressort des cantons, mais que la Confédération peut promouvoir les activités culturelles présentant un intérêt national. Pour les musées, cela signifie que le soutien de la Confédération ne relève plus de la bonne volonté politique, mais constitue une mission ancrée dans la Constitution.

Le deuxième jalon capital a été posé en 2009, date à laquelle le Parlement a adopté la première loi sur l’encouragement de la culture (LEC) de Suisse. Elle prévoit un «Message concernant l’encouragement de la culture» (message culture) qui définit pour plusieurs années la politique culturelle de la Confédération et fixe les moyens financiers mis à sa disposition. Entrée en vigueur le 1er janvier 2012, cette loi forme l’armature fondamentale de la politique culturelle de notre pays, et ce jusqu’à aujourd’hui.

Aspect décisif pour les musées: la LEC a permis à l’Office fédéral de la culture de soutenir financièrement les musées, les collections et les réseaux de tiers – dont fait partie l’AMS. Dans le même temps, les cantons, communes et villes ont conservé leur autonomie pour orienter leur politique culturelle.

La nouvelle subvention annuelle attribuée à l’AMS à partir de 2014 lui a procuré une assise plus stable, et pas uniquement sur le plan financier. Elle représente aussi la reconnaissance officielle d’une institution qui défend les intérêts de tous les musées suisses.

Le message culture, nouvel instrument de pilotage

Le deuxième message culture a introduit une autre nouveauté essentielle: les musées et

les collections peuvent solliciter des aides financières pour leur recherche de provenance. «La Confédération apporte ainsi une contribution importante aux recherches de provenance des oeuvres d’art des musées et des collections de Suisse», soulignait un communiqué de l’Office fédéral de la culture de janvier 2016. Selon ce dernier, il était prévu d’allouer deux millions de francs à la recherche de provenance pour la période 2016–2020. Cette mesure, conséquence des principes de Washington ratifiés par la Suisse en 1998, touchait un point sensible de l’histoire des musées suisses et faisait de l’examen de leur patrimoine une mission institutionnelle. En 2023, le Conseil fédéral a décidé d’instituer une «Commission pour le patrimoine culturel au passé problématique», dont les travaux ont débuté au printemps 2026.

Pour les musées, les exigences sont de plus en plus complexes: recherche de provenance, décolonisation des collections, transformation numérique et sociale, accessibilité, inclusion et durabilité écologique – la liste s’est considérablement allongée.

C’est notamment pour cette raison que pour la première fois la Confédération a associé à l’élaboration du message culture 2025–2028 d’autres acteurs de la promotion culturelle: les cantons, les villes et communes et les associations culturelles. Cette analyse de grande envergure a conduit à définir six champs d’action concrets: la culture comme environnement professionnel, l’actualisation de l’encouragement de la culture, la transformation numérique, la culture comme dimension de la durabilité, le patrimoine culturel comme mémoire vivante et la coopération dans le domaine culturel.

L’AMS et ICOM Suisse se sont fortement impliquées dans ce processus, en mobilisant

leurs membres, en déposant des prises de position communes, et en participant à des

auditions au Parlement. Finalement, le Conseil national et le Conseil des États se sont mis d’accord sur la somme de 987 millions de francs lors de la session d’automne 2024. Mais à peine le message culture était-il adopté que le programme d’allègement budgétaire prévoyait des restrictions financières.Savoir dans quelle mesure la culture, et plus particulièrement le secteur des musées, est du ressort de la Confédération, est donc une question qui continue à susciter d’intenses débats alors que l’AMS fête ses 60 ans.

Une chose est sûre: c’est une branche forte, capable d’intervenir sur ces sujets avec des arguments solides, des données fiables et des décennies d’expérience sur le terrain de la culture. L’AMS représente aujourd’hui 850 musées, et continuera à oeuvrer pour que ses membres ne soient pas seulement, dans ce débat, des objets de la politique, mais aussi et surtout ses acteurs.

Auteur
Timo Landenberger 

Collaboration entre institutions: la diversité fait la force

Regroupements régionaux, congrès internationaux…: au cours des dernières décennies, la coopération dans le secteur des musées n’a cessé de gagner en importance. Sous l’effet des changements sociétaux et économiques, les démarches isolées ont laissé place à un esprit plus collectif. La diversité des musées suisses ne fait en rien obstacle à cette coopération.

Un petit musée local fonctionnant avec un poste à temps partiel et beaucoup d’engagement bénévole. Le Kunsthaus Zürich avec ses 200 collaborateurs et plus d’un demi-million de visiteurs chaque année. Le Musée d’histoire naturelle de Berne avec ses collections scientifiques. Le Musée d’ethnographie de Genève, qui présente toute la diversité des cultures humaines et débat des questions de décolonisation. Que peut-il y avoir de commun entre ces institutions?

«Ce qui nous unit est bien plus important que ce qui nous oppose», dit Myriam Stucki, secrétaire générale de l’Association des musées suisses (AMS) et d’ICOM Suisse. La Suisse présente la densité muséale la plus élevée au monde, avec plus de 1000 musées – quasiment tous représentés par l’AMS. Ce spectre très large est à la fois une force et une gageure. «Ce qui nous lie n’est ni la taille des établissements ni la nature des collections», dit Myriam Stucki. «C’est la conviction que les musées ont un rôle à jouer dans la société, et que nous pouvons montrer et consolider cette place importante.»

Collaboration à l’échelon régional

En Suisse, cette conviction a conduit à la création, en sus de l’organisation nationale qu’est l’AMS, de nombreuses associations régionales qui assument une fonction primordiale d’intermédiaire. Elles sont suffisamment proches des établissements pour connaître leurs problèmes concrets, et suffisamment grandes pour faire entendre leur voix.

«Pour les musées, il est devenu essentiel de jouer collectif vis-à-vis de tous les groupes d’intérêt», explique Patricia Adler, fondatrice et présidente de muse-um-zürich. Cette association d’envergure régionale a vu le jour il y a vingt ans dans le canton de Zurich. Elle regroupait alors 34 musées. Aujourd’hui, ce chiffre est passé à plus de 120. «Pour nos membres, il y a un enjeu de visibilité», dit Adler. Du lobbying au marketing, en passant par des programmes communs.

Exemple: la série de concerts «Klingende Museen», qui chaque année rassemble des mélomanes d’horizons variés. Elle permet aux musées participants d’élargir leur public à de nouvelles catégories tout en offrant une plateforme aux musiciennes et musiciens régionaux. Le succès de cette initiative montre tout l’intérêt d’une coopération entre institutions, mais aussi entre différents domaines.

«Faire cavalier seul ne fonctionne plus depuis longtemps», dit Patricia Adler, pour qui de plus en plus de musées ont compris que, loin d’être en compétition pour l’attention, la fréquentation et les subventions, ils font surtout partie d’un seul et même écosystème.

«Pour moi, les musées ne sont pas des concurrents», poursuit-elle. Au contraire, la collaboration au sein de l’association régionale est souvent un sésame. «Il arrive fréquemment que des gens visitent un musée et constatent, grâce au marketing commun, ou en jetant un œil à notre flyer, que d’autres musées pourraient aussi les intéresser.»

C’est également pour favoriser de telles synergies que muse-um-zürich défend la coopération entre musées au moyen d’un fonds spécial. Par ailleurs, l’association propose régulièrement des formations continues et organise des assemblées de membres. Enfin, si la visibilité vis-à-vis de l’extérieur reste une priorité, les échanges entre musées adhérents sont eux aussi de plus en plus importants, ne serait-ce qu’à cause des nombreuses évolutions en cours.

Transformation de la société, numérisation, crise climatique, tensions géopolitiques, incertitudes économiques: «Au final, nous sommes tous confrontés aux mêmes difficultés. Nous pouvons, grâce au réseautage, apprendre les uns des autres. Pas besoin de tous réinventer la roue!», résume Patricia Adler.

Quartier des musées Berne

Les onze institutions du Quartier des musées Berne forment un réseau particulièrement dense. Cette jeune association a été créée en 2021. Pendant les quatre années de la phase de lancement, les établissements participants et leur personnel ont défini des méthodes, lancé de premiers projets communs, puis créé une marque faîtière, base de leur collaboration proprement dite. Ainsi, le Quartier des musées Berne propose désormais un pass commun, des offres pour les familles, les groupes scolaires et d’autres groupes, une offre gastronomique, un programme de manifestations et un jardin.

Tout cela ne s’est pas fait en un jour. «La coopération demande du temps pour prendre forme», dit Michèle Zweifel, qui a accompagné ce processus en tant qu’ancienne directrice. «Souvent, les structures et les formats doivent être créés conjointement. Cela exige de la patience, de l’engagement et de la bonne volonté de la part de tous les participants.» Au Quartier des musées Berne, une démarche progressive a fait ses preuves: «Commencer par le plus petit dénominateur commun, voir ce que cela donne, et s’appuyer sur ces expériences pour construire la suite.» L’enjeu est moins de développer les similitudes entre les participants que de tirer parti de leur diversité et d’en faire un atout auprès du public.

En interne aussi, on est obligé de tenir compte des différences, explique Beat Hächler, directeur du ALPS Musée alpin suisse et président du comité du Quartier des musées Berne. «Chaque institution a sa propre histoire, sa manière à elle de s’organiser, et de nombreux musées sont tenus de respecter des conventions de prestations différentes», dit Hächler.

«À vrai dire, il y a 100 raisons de ne pas se lancer dans une coopération.» Mais les réussites comme celle du Quartier des musées Berne montrent l’intérêt d’une telle démarche, si difficile soit-elle. «C’est l’opportunité de créer une véritable valeur ajoutée pour tous les participants, à partir de ressources identiques.» Pour cela, il est primordial que les institutions se montrent ouvertes les unes aux autres, mais aussi aux influences extérieures.

Le musée: un forum plutôt qu’un temple

«L’image du musée qui serait l’émetteur, et la société le récepteur, est définitivement dépassée», dit Hächler. Le directeur de l’ALPS est aussi président de l’International Mountain Museums Alliance (IMMA) et membre du jury du fameux Prix du musée européen de l’année (EMYA). Pour Hächler, voir plus loin que le bout de son nez fait partie intégrante du travail dans le secteur des musées.

«Pour moi, un musée est une plateforme, un espace social», dit-il. «Et si l’on veut traiter des thèmes sociétaux, il faut impliquer la société, ce qui veut dire prendre en compte et admettre de nouvelles façons de voir les choses, de nouvelles problématiques.»

La question ne date pas totalement d’hier. Depuis les années 1970 au plus tard, on a remis en cause le caractère élitiste des musées, autrefois réservés aux personnes privilégiées et cultivées. Le musée ne doit plus être considéré comme un temple, mais comme un forum, accessible à tous. De nos jours, ce plaidoyer pour la démocratisation des institutions, la participation et l’inclusion tient dans une certaine mesure de l’évidence. «Mais ce discours est toujours tenu, et à raison, car nous sommes loin d’avoir atteint ce but», dit Hächler.

NEMO: ouvert au changement

Pour toutes ces raisons, les échanges entre institutions sont systématiquement encouragés par le Network of European Museum Organisations (NEMO). En effet, beaucoup des défis ne s’arrêtent pas aux frontières, mais affectent les musées d’Europe de manière étonnamment similaire, explique Julia Pagel, secrétaire générale du NEMO.

«Longtemps, la collaboration internationale a surtout été synonyme de coopérations dans le cadre d’expositions et de prêts d’œuvres entre pays. Aujourd’hui, elle est devenue nettement plus stratégique. Les musées sont de plus en plus perçus comme des acteurs spécifiques dans la société – des lieux où débattre, où trouver des repères, des lieux qui assument leurs responsabilités», dit Pagel. Ce besoin se fait particulièrement sentir en temps de crise. «Par exemple pendant la pandémie de COVID-19, pendant la crise énergétique, et actuellement, alors que la pression politique se fait plus forte.»

La valeur ajoutée est moins le fruit de l’uniformisation que «de la coopération – grâce à des standards communs, à un partage du savoir, et au soutien de tous». Il est important que la collaboration européenne ne profite pas uniquement aux grands établissements bien dotés. «Souvent, ce sont les petits musées qui apportent des perspectives innovantes et stimulantes, mais ils ont moins de ressources pour développer leur visibilité. C’est pourquoi nous encourageons leur participation de manière ciblée.»

Par son travail, Pagel s’efforce de bien préparer à l’avenir le secteur européen des musées, pour que le monde entier voie en lui un exemple de la valeur sociétale des musées: «Un secteur ouvert au changement, et qui n’a pas peur d’affronter les grandes questions de notre époque – qu’il s’agisse de cohésion sociale et de justice, de développement durable ou de numérisation», dit-elle. «En même temps, je voudrais que les musées soient des employeurs attractifs, et que les jeunes qui y travaillent puissent faire bouger les choses.» Dans le futur, la coopération internationale devra être une évidence, une composante à part entière du travail muséal qui enrichira et renforcera le quotidien des musées.