Un nouveau regard sur l’histoire et l’art africains

Le Musée des civilisations noires, qui a ouvert ses portes cette année, se veut un foyer pour l’héritage des cultures noires dans le monde entier. L’auteure Ciku Kimeria, du Kenya, a visité le musée et s’est entretenue avec son directeur, Hamady Bocoum.

L’ouverture du Musée des civilisations noires à Dakar ne pouvait pas mieux tomber. Bien que le concept ait été imaginé par le premier président sénégalais Léopold Sédar Senghor dans les années 1960, il ne s’est concrétisé que vers la fin de l’année 2018. Le musée a été inauguré à l’occasion de la publication d’une étude sans précédent réalisée par l’économiste sénégalais Felwine Sarr et l’historienne française Bénédicte Savoy appelant à la restitution des oeuvres d’art pillées en Afrique. Avec plus de 90 000 artéfacts africains dans les musées français et des milliers d’autres dispersés dans différents musées en Europe, le débat fait rage sur la question de savoir s’il faudrait restituer à l’Afrique ses biens pillés et si le continent a la capacité ou un intérêt à sauvegarder ses trésors.

Le directeur du musée Hamady Bocoum s’exprime sur la question: «La restitution des biens pillés en Afrique ne devrait pas dépendre de l’espace dont nous disposons pour les exposer. Ceux qui ont volé nos biens ne peuvent pas décider de ce que nous devons en faire. Si une communauté souhaite par exemple remettre ses biens dans les forêts sacrées où ils ont été pris, elle en a aussi le droit.» Cette prise de position atteste de la pensée anticoloniale qui est la philosophie du musée.

La structure et la pertinence de Dakar comme lieu d’accueil

Ce vaste complexe de 14 000 mètres carrés répartis sur quatre étages s’inspire de l’architecture des atriums intérieurs des maisons de la région de Casamance, au sud du Sénégal et du Grand Zimbabwe. La première oeuvre que les visiteurs découvrent est l’immense sculpture en baobab du sculpteur haïtien Édouard Duval-Carrié placée au centre du musée. L’arbre de vie tant apprécié revêt une grande importance culturelle, spirituelle et historique au Sénégal, certains de ces arbres ont entre 1000 et 2500 ans et offrent plus de 300 utilisations différentes.

Le musée souhaite représenter toutes les civilisations noires, mais le fait qu’il soit basé à Dakar n’est pas le fruit du hasard. L’art est présent partout dans la ville. Léopold Sédar Senghor, le père fondateur du pays et l’inventeur de ce grand musée, était un poète, un théoricien de la culture et un penseur panafricaniste de renom.

Lorsqu’il parle du concept du musée, Hamady Bocoum insiste sur l’importance de s’éloigner du regard occidental: «La première chose sur laquelle nous nous sommes mis d’accord, c’est que ce ne serait pas un musée d’ethnologie. Pour nous, l’ethnologie c’est les Occidentaux qui regardent les Africains (par exemple «les Massaïs sont un peuple nomade... les Haoussas sont...») plutôt que nous qui nous regardons nous-mêmes. Deuxièmement, ce musée ne serait pas un musée anthropologique. Notamment parce que l’anthropologie a été utilisée pour rationaliser le concept de race, ce qui a eu des effets dévastateurs sur ceux qui se trouvent en dehors des structures du pouvoir, en particulier les personnes noires. L’anthropologie a permis de légitimer l’asservissement des personnes noires. La troisième chose sur laquelle nous nous sommes mis d’accord, c’est que ce ne serait pas un musée subalterne. »

Gayatri Chakravorty Spivak, spécialiste indienne, théoricienne littéraire et critique féministe, décrit la subalternité dans le contexte postcolonial de la manière suivante: «Les intellectuels occidentaux relèguent d’autres formes non occidentales (africaines, asiatiques, moyen-orientales) de ‹savoir›, d’acquisition de la connaissance du monde aux marges du discours intellectuel en reformulant ces formes de savoir qui sont alors perçues comme des mythes ou faisant partie du folklore. Pour être entendu et reconnu, le subalterne doit adopter les modes de connaissance, de pensée, de raisonnement et de langage occidentaux.»

La représentativité du musée pour les différentes cultures noires

En écoutant Hamady Bocoum parler, il est difficile de ne pas s’interroger quant à l’effet néfaste que peut avoir cette représentation dominante sur les personnes noires du monde entier par rapport à ce qu’elles sont et à leur culture. Une représentation qui ne leur laisse que très peu de choses dont elles peuvent être fières. Lilian Thuram, footballeur professionnel guadeloupéen à la retraite, a écrit son ouvrage «Mes étoiles noires: De Lucy à Barack Obama», car la seule chose qu’il a apprise sur l’histoire de l’Afrique en tant qu’enfant français était la traite transatlantique des esclaves. Il déplore le fait que ce soit la seule chose que les enfants noirs apprennent sur leur histoire, créant forcément un sentiment d’infériorité. Il a écrit ce livre afin que les enfants noirs puissent avoir une multitude de héros noirs qui les inspirent à travers les âges et pour qu’ils sachent que leur histoire ne se résume pas seulement à une injustice commise contre eux et leurs ancêtres.

Le musée se veut un foyer pour l’héritage des cultures noires dans le monde entier, telle est sa vision globale de la négritude. Le musée abrite une galerie remplie de masques de différents groupes ethniques et pays africains. Une autre exposition met l’accent sur la place de l’Afrique dans la médecine, les mathématiques, l’architecture, sans oublier bien sûr le travail de Cheikh Anta Diop, historien, anthropologue et physicien sénégalais qui a étudié les origines de la race humaine et la culture africaine précoloniale. Il a été le premier à parler des origines africaines de l’Homo Sapiens, un point de vue considéré comme controversé à l’époque, mais qui est désormais largement accepté. Dans une autre exposition, on rend hommage aux femmes africaines et aux femmes d’ascendance africaine qui ont changé le monde telles que Winnie Madikizela Mandela, Harriet Tubman, Wangari Maathai, Angela Davis et Sojourner Truth.

L’exposition sur la négritude, la conscience noire et le panafricanisme rend hommage quant à elle à divers grands noms tels que Martin Luther King Jr., Frederick Douglas, Thomas Sankara et Malcolm X. La section d’art contemporain met en scène une impressionnante collection d’œuvres comme des photos de Malaïka Dotou Sankofa, un ange africain androgyne fictif de l’artiste franco-béninoise Laeïla Adjovi qui a remporté le Prix de la Biennale d’art de Dakar 2018, des portraits de Malick Sidibé, photographe malien emblématique, et une installation de l’artiste haïtien Philippe Dodard montrant les étapes de l’esclavage en partant d’Afrique jusqu’aux plantations aux Caraïbes en passant par le passage du milieu.

La réception du musée

Hamady Bocoum réitère l’ambition du musée d’exposer sans cesse différentes cultures noires, et ajoute: «Depuis le début, nous nous engageons avec des artistes et des conservateurs de musées de différentes parties de la diaspora noire telles que Cuba, les États- Unis, le Brésil, etc. Les expositions du musée continueront de changer tous les six mois, le Berceau de l’humanité étant la seule permanente. Toutes les autres expositions, y compris celle sur l’art contemporain, auront des thèmes variés et des expositions qui abordent le contenu de la diaspora noire. Ce n’est pas le musée des civilisations sénégalaises ou des civilisations africaines. C’est et ce sera toujours le Musée des civilisations noires.»

Un mois après son ouverture, le musée attirait déjà en moyenne 500 à 600 visiteurs par jour. Le musée a commencé avec 700 objets exposés, en comptait déjà 1300 au bout d’un mois et devrait en avoir entre 4000 et 5000 d’ici fin 2019. Les lieux peuvent accueillir 18000 objets. L’exposition inaugurale comportait quatre sections: le Berceau de l’humanité (avec des crânes et des squelettes découverts dans différentes parties du continent), les Civilisations africaines continentales (découverte de l’histoire des masques et de l’impact de l’avènement du soufisme et du christianisme en Afrique), la Mondialisation de la Négritude (analyse des concepts de négritude, panafricanisme, mouvements de la conscience noire) et Maintenant l’Afrique (art contemporain d’artistes noirs d’Afrique, d’Amérique et des Caraïbes).

Le continent étant le berceau de toutes les civilisations, tout le monde trouvera son compte au musée. Pour les fils et les filles du continent, quelle que soit la partie du monde où ils se trouvent, le musée sera certainement une révélation. Cela leur permettra de se voir eux-mêmes ainsi que leurs cultures représentées d’une manière qui les honore, et ce sur le sol africain. Voilà déjà une célébration en soi.

Ciku Kimeria, auteure kenyane (Of goats and poisoned oranges), consultante en communication, aventurière et blogueuse de voyage